Quand sommes-nous passés du désir de manger sainement à celui de « manger sainement » ?

Quand sommes-nous passés du désir de manger sainement à celui de « manger sainement » ?

Depuis des années, ceux d’entre nous qui se consacrent à la nutrition répètent un mantra incontestable : ce que nous mettons dans notre assiette est l’un des piliers de notre santé et de notre bien-être. Bien manger prévient les maladies, recharge notre énergie et transforme notre relation avec notre propre corps. Cependant, chemin faisant, nous avons vu comment un message né pour libérer et soigner a fini par devenir, pour beaucoup de gens, une exigence étouffante. Le but n’est plus d’être en bonne santé en soi. Aujourd’hui, l’obsession de manger sainement est populaire.

Il semble qu’il n’y ait rien d’autre que de « manger propre », frisant la perfection, se méfiant de toute étiquette et transformant le fait de s’asseoir à table en un examen moral constant. Parce que oui, bien sûr, manger sainement, c’est important. Mais être obsédé par la perfection nutritionnelle peut aussi nous nuire.

Il suffit de jeter un œil à Instagram ou TikTok pour comprendre où nous en sommes. À une époque où tout est photographié et partagé, l’alimentation a cessé d’être un enjeu biologique pour devenir un statut, une identité et, paradoxalement, une source inépuisable d’anxiété.

Ils nous inondent des profils aux petits déjeuners esthétiques impeccables, réfrigérateurs organisés au millimètre près, plats « anti-inflammatoires » et shakes détox. Le tout assaisonné d’une interminable liste de « sans » : sans gluten, sans lactose, sans sucre, sans farine… et, souvent, sans une once de joie.

Le message subliminal qui pénètre l’utilisateur est aussi subtil que dangereux : si vous mangez ainsi, vous vous aimez ; Si vous ne le faites pas, vous vous abandonnez. Mais la vraie vie n’est pas une alimentation des réseaux sociaux. La vraie vie est faite d’horaires fractionnés, de fatigue, de budgets à équilibrer, d’enfants qui ne veulent pas de légumes, de dîners impromptus entre amis et de jours où on n’arrive tout simplement pas à tout. Prétendre que notre alimentation se conforme toujours au modèle rigide que nous voyons dans tant de récits de modes de vie sains est non seulement irréaliste, mais c’est aussi la recette parfaite pour une frustration chronique. Prendre soin de soi est un acte d’amour-propre, mais cela ne peut pas dépendre d’un contrôle absolu.

La démocratisation de l’information grâce à Internet présente un aspect formidable. On en sait aujourd’hui plus que jamais sur le microbiote, l’impact des aliments ultra-transformés ou encore l’importance des fibres. Mais il faut tenir compte du revers de la médaille. Nous vivons exposés à des messages contradictoires que l’algorithme se charge d’amplifier : Une semaine, l’ennemi public est le pain, la semaine suivante, les fruits le soir, puis les produits laitiers ou les huiles de graines.

Face à ce bombardement, il est normal que la panique s’installe et bien manger apparaît comme une ingénierie très complexe. Nous avons atteint un point où Les gens ont l’impression que tout s’enflamme, que tout fait grossir ou que tout vieillit.

Arrêtons-nous en chemin : la vraie nutrition est bien plus simple, et bien moins glamour, que ce qu’on nous vend. Vous n’avez pas besoin de superaliments exotiques venus de l’autre bout du monde ou de suppléments à la mode. Elle repose sur quelque chose d’aussi simple, et d’aussi peu spectaculaire, que de donner la priorité à des aliments reconnaissables : légumes, fruits, légumineuses, bonne huile d’olive, protéines de qualité et grains entiers…

La clé de ce modèle n’est pas la perfection millimétrique de chaque prise, mais la fréquence à laquelle nous choisissons ces aliments tout au long de la semaine. Il n’y a absolument rien de mal à manger une pizza le vendredi, à déguster les croquettes de sa mère ou à prendre un dessert lors d’une fête. L’impact sur notre santé n’est jamais déterminé par un aliment isolé, mais par une habitude globale.

Une alimentation équilibrée doit également laisser une place au repas d’après-dîner, à la recette familiale et à ce plat qui n’a pas besoin de justifier ses nutriments pour avoir un sens. D’ailleurs, de la même manière qu’une mauvaise alimentation ne peut pas être résolue avec une salade détox le lundi matin.

La plus grosse erreur que nous commettons aujourd’hui est peut-être polariser la nourriture en catégories morales de « bon » et de « mauvais ». Quand on commence à parler de nourriture en termes de vertu et de péché (« aujourd’hui j’ai été bon », « demain je me rattraperai »), nous semons la culpabilité. Et la culpabilité aide rarement. Cela tend à alimenter les cercles vicieux de restriction, d’anxiété et de frénésie alimentaire qui en résulte.

Manger ne devrait pas être un jugement sur notre estime de soi. Revendiquer le plaisir de manger n’est en aucun cas prôner le manque de contrôle. Il s’agit de comprendre que le plaisir est une composante biologique et psychologique essentielle d’une relation saine avec la nourriture. Nous nous nourrissons pour survivre, bien sûr, mais nous cuisinons aussi pour célébrer, partager la culture, évoquer des souvenirs et socialiser.

Une alimentation nutritionnelle techniquement impeccable, mais vécue dans l’isolement, la peur et la rigidité, est tout sauf saine.. Pour réduire les tensions, nous, les professionnels, insistons beaucoup pour changer les questions que nous nous posons dans l’assiette. Au lieu du classique « est-ce bien ou mal ? », essayons « quel rôle cela joue-t-il dans le contexte de ma vie quotidienne ? ». Manger une glace en vacances tout en profitant du moment présent n’est pas la même chose que recourir quotidiennement à des aliments sucrés comme seul outil pour gérer le stress au travail. Le contexte et l’intention changent tout.

Une ligne directrice nutritionnelle doit avant tout être viable. Si cela nécessite une dépense financière insoutenable, des heures de planification que vous n’avez pas ou un renoncement social constant, Ce n’est pas pour toi. Et ce n’est pas parce que vous ne pourrez pas le maintenir dans le temps. Le meilleur régime n’est pas celui qui se présente le mieux sur le papier, mais celui qui s’adapte à votre vie, vous permettant de vous en déconnecter. C’est là que réside le véritable sens de l’éducation nutritionnelle : simplifier au lieu d’alarmer, apprendre à composer des plats flexibles au lieu de diaboliser les ingrédients et fournir des outils pratiques qui laissent la personne plus calme et non plus effrayée.

Dans un environnement numérique saturé de gourous, il convient d’activer l’esprit critique. Méfions-nous des promesses de résultats drastiques en un temps record. Également ceux qui interdisent des groupes alimentaires entiers sans diagnostic médical et ceux qui font de leur expérience personnelle une loi universelle. La science de la nutrition s’inscrit rarement dans un gros titre. Au contraire, elle est toujours habitée de nuances.

Manger mieux ne doit pas nous éloigner de la vie, mais plutôt nous y ramener avec une pleine et lente conscience. Il s’agit de s’asseoir à table pour savourer, renouer avec les signaux de faim et de satiété. Ou choisir un plat de fruits ou de légumes parce qu’il nous fait du bien, pas parce que nous essayons de compenser quoi que ce soit. La santé ne vit pas dans la rigidité de l’obsession, mais dans la souplesse de la cohérence.

Le véritable défi aujourd’hui n’est pas de réaliser chaque jour un menu impeccable, mais Apprenez à manger avec plus de discrétion, plus de calme et beaucoup moins de culpabilité. En fin de compte, une alimentation véritablement saine est celle qui prend soin de votre corps, mais qui ne vous vole en aucun cas votre paix.

Francisco Javier Escalada San Martín

Spécialiste en endocrinologie et nutrition. Directeur du Département d’endocrinologie et de nutrition de la Clínica Universidad de Navarra. Dédicace préférentielle à l’étude et au traitement du diabète sucré, de l’obésité, de la maladie rénale diabétique et des maladies métaboliques du foie. Professeur, Faculté de Médecine, Université de Navarre. Président de la Fondation de la Société Espagnole d’Endocrinologie et de Nutrition.

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